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L'œil de Laermor

Un petit conte conquétois inédit





  Vous avez déjà certainement entendu parler du Capitaine Laermor, ce célèbre flibustier originaire de Saint-Malo, dont le surnom breton signifie en deux mots « voleur des mers », c’est-à-dire pirate. Toujours est-il que je l’ai bien connu dans mon enfance. Lorsqu’il revenait des Caraïbes pour rentrer à Saint-Malo, il avait pour habitude de faire une première escale au Conquet après sa traversée de l’Atlantique. Il amarrait son grand voilier au pied de la Maison des Seigneurs et remontait le Casse-cou, ce sentier escarpé qui longe le ruisseau au pied de la Maison des Anglais.
 Sa première visite était toujours pour la taverne des Boucaniers que tenait ma mère en haut du Casse-cou. Je me souviens encore d’un soir où il a pénétré dans la salle, suivi de trois matelots à la mine patibulaire. Je devais avoir neuf ou dix ans et l’entrée de ces quatre frères de la côte, comme ils s’appelaient entre eux, a fait une grande impression dans le cabaret. D’un coup, toutes les conversations se sont interrompues, tous les regards se sont portés vers les nouveaux arrivants.

 Laermor était richement vêtu, sous une cape bleue, d’un pourpoint rouge brodé de dentelles. Il portait un large feutre noir empanaché de plumes multicolores. Son visage basané, barré d’un bandeau de cuir qui lui couvrait l’œil gauche, se prolongeait par une abondante barbe rousse. Il s’avançait en claudiquant bruyamment et sa jambe de bois faisait craquer le plancher de la taverne. Mais le plus impressionnant était le crochet d’acier qui lui tenait lieu de main droite et qu’il brandissait devant lui comme une arme terrible afin d'écarter tout individu sur son passage.
 Suivi de ses trois acolytes, il se dirigea tout droit vers une table située dans un angle de la pièce. Un simple regard avait suffi pour que les deux occupants lui cèdent la place. De son redoutable crochet il balaya la table, et les deux gobelets de verre qui y étaient posés se fracassèrent sur le sol.

- Holà, du rhum, et vite ! tonna-t-il d’une voix forte, habituée à commander.

 Ma mère, qui semblait terrorisée, était derrière le comptoir. Elle me tendit une grande bouteille et quatre gobelets que je m’empressai d’apporter aux nouveaux arrivants. Je tremblais de peur et dans ma précipitation je trébuchai contre la jambe de bois que le capitaine ne pouvait évidemment pas plier et qui dépassait dans l'allée. Les quatre verres rejoignirent par terre les deux premiers, et la précieuse bouteille entreprit dans les airs un vol acrobatique au-dessus de la tête des flibustiers. Je la suivais des yeux et je réussis à la rattraper au dernier moment grâce à un superbe plongeon que je réalisai vers la table. La bouteille en main, j'atterris alors sur l'unique genou de Laermor. Le rhum était sauvé et les quatre forbans, tout en riant de ma maladresse, apprécièrent la rapidité de mes réflexes. Alors que les rires parcouraient encore toute la salle, je courus apporter quatre nouveaux verres.

 Mais le pirate semblait m'avoir pris en soudaine amitié. Il me fit un signe de son crochet.
- Approche, petit, et n'aie pas peur, je ne suis pas un ogre, dit-il tandis que l'un des matelots faisait sauter le bouchon de la bouteille. Je pense que tu es vif et intelligent. Assieds-toi là, sur mon genou. Tu as encore peur de moi ?
- Oh non, capitaine. C'est votre crochet qui me fait peur. Il vous sert de main ?
- Et comment, mon garçon. Si je ne l'avais pas, mon bras droit ne me serait plus utile à grand-chose. Regarde, ajouta-t-il tandis qu'on le servait, ce verre de rhum tient tout seul à l'intérieur de mon crochet.
- Et comment avez-vous perdu votre main ?
 Tous les regards convergeaient vers notre table. Chacun écoutait religieusement la conversation.
- Tu es bien curieux, moussaillon ! Mais je peux bien te le dire. C'est au cours d'un abordage avec un lourd vaisseau espagnol. Je me battais comme un diable à bord du navire ennemi lorsque je reçus un violent coup de sabre qui me trancha la main droite. Malgré la douleur, je repris mon épée de la main gauche et je trouai sur le champ la panse de mon adversaire. On m'a transporté dans une pièce de mon navire et notre chirurgien m'a cautérisé la plaie au fer rouge. Plus tard, à l'île de la Tortue, je me suis fait faire ce joli crochet d'acier qui est vissé sur un manchon en bois lié autour de mon bras.
- C'est comme votre jambe ?
- Ah non, ma jambe droite, je ne l'ai pas perdue d'un coup de sabre. Mais c'était encore au cours d'un combat. Nous allions tout juste aborder une frégate anglaise. J'étais assis à califourchon sur le bastingage, prêt à accrocher le vaisseau ennemi à l'aide d'un grappin. Lorsque les deux navires se sont trouvés à couple, le nôtre, soulevé par la houle, s'est penché vers le bateau anglais et ma jambe droite a été écrasée entre les deux bâtiments. On m'a transporté dans une pièce de mon navire et notre chirurgien m'a cautérisé la plaie au fer rouge. Plus tard, à l'île de la Tortue, je me suis fait faire cette élégante jambe de bois sur laquelle tu as trébuché tout à l'heure. Elle tient grâce à un harnais de cuir.
- C'est comme votre œil ?
- Ah non, mon œil gauche n'a pas été remplacé. Je le cache seulement derrière ce bandeau.
- Vous l'avez aussi perdu au combat ?
- Tu es vraiment très curieux, mon garçon, fit le forban en vidant d'un trait son troisième verre de rhum. Mais je vais quand même te raconter comment je l'ai perdu, cet œil.

Adossé à sa chaise, il leva la tête vers le plafond et son œil unique se ferma un peu. Sa voix devint plus douce. On aurait dit qu’il racontait un rêve.

- C'était loin, très loin d'ici, dans les chaudes mers du Sud. Nous avions mouillé dans le lagon d'un superbe atoll bordé de cocotiers. L’air était doux, la mer était calme, la nuit était claire. La lune faisait miroiter sur l’eau des reflets d’argent. J'étais accoudé au bastingage et une délicieuse brise tiède me caressait le visage. La tête penchée en arrière, j'observais, dans le ciel étoilé, les constellations inconnues de l'hémisphère austral: le Centaure, le Paon, la Baleine... C’était un moment de bonheur intense, inoubliable...Quand soudain, je reçus dans l'œil gauche une fiente de mouette.
- Vous avez perdu un œil à cause d'une crotte d'oiseau ? fis-je, interloqué. Mais ce n'est pas possible, il suffit de s'essuyer d'un revers de la main...
- Tu veux dire d’un revers de ce maudit crochet, ajouta-t-il d’une voix soudain cassée par un accès d’émotion qu’il ne pouvait pas contrôler.

 Son torse était secoué de soubresauts qui trahissaient des sanglots contenus. Le terrible pirate ne supportait apparemment pas l’accumulation de toutes ses blessures, de tous les handicaps qui le diminuaient et que mes questions lui avaient fait raconter. La perte de son œil dont il était lui-même responsable avait dû le faire doublement souffrir. Je compris cela en un éclair pendant qu’il me pressait affectueusement contre sa poitrine haletante.

J’étais ému moi aussi car la pression de son bras me révélait ce qu’on m’avait toujours caché. Je m’enhardis alors et du bout de l’index j’écrasai la grosse larme qui perlait sur son visage sous son bandeau de cuir.
Puis je lui glissai tout bas à l’oreille :

- Tout le monde te regarde. Ne pleure pas, Papa...

Y.L.