La carrière de Kerglonou ( Chanter Braz )

Commune de Plouarzel






GPS : 48°28'19 N   4°44'35 W






  Accès : L'ancienne carrière de Kerglonou se situe sur la rive sud de l'Aber-Ildut. On y accède par la route D28 entre Plouarzel et Brélès. A mi-chemin, à l'ouest de la D28, prendre une petite route fléchée "Cale de Kerglonou" et suivre les panneaux jusqu'au quai. Un large chemin carrossable qui longe l'Ildut mène tout près à l'ancienne carrière que l'on appelait autrefois "Chanter braz" ( le grand chantier ).


  Le granite1 de l'Aber-Ildut est réputé depuis la Préhistoire puisque de superbes menhirs, comme ceux de Kerloas et de Kergadiou, ont été taillés dans cette roche. Plus tard, à l'époque gauloise, il fut le matériau de nombreuses stèles.
   La roche affleure en divers endroits autour de Lanildut et de Porspoder, mais c'est surtout en bordure du rivage et de l'Aber-Ildut que l'homme l'a, de tout temps, prélevée pour ses constructions. Diaclasée, elle forme souvent de gros parallélépipèdes favorisant son exploitation.
   Le magma granitique fut injecté il y a environ 300 millions d'années dans une faiblessse de l'écorce terrestre dite de Porspoder. Il est l'un des granites les plus récents en France.


En plus du granite porphyroïde rose (1) dont la zone d'affleurement est largement majoritaire,
le granite de l'Aber-Ildut comprend aussi d'autres types  :
2- Le granite porphyroïde à gros cristaux de feldspath blanc
3- Le granite grossier type Ségal
4- Le leucogranite fin à tourmaline type Plouarzel
5- Le granite de Kerhallan
6- Le granite à deux micas de Ploudalmézeau ( mica noir et mica blanc )
7- Une zone septentrionale dans le faciès rose.

Carte réalisée d'après Louis CHAURIS : "La saga des granites de l'Aber-Ildut".1995.


  Le granite extrait à Kerglonou contient des paillettes de mica noir ( biotite ) au vif éclat ainsi que de gros cristaux de feldspath rose - faciès porphyroïde - qui lui confèrent sa jolie teinte et lui procurent une grande résistance à l'érosion. Cette roche prend un superbe aspect au polissage. Les tailleurs de pierre l'ont appelée "granit de Laber", L'Aber en unseul mot. Il renferme fréquemment des enclaves oblongues gris sombre nommées "crapauds" par les carriers. Lors de la montée du magma au travers de l'écorce terrestre, celui-ci a arraché à la roche encaissante ces lambeaux qui ont re-cristallisé à son contact.





  On peut admirer le granite de l'Aber-Ildut en se déplaçant parmi les blocs jonchant ce qui reste de l'ancienne carrière, appelée "Chanter Braz" ( le Grand Chantier ), abandonnée quelques années avant la Seconde guerre mondiale. Des panneaux ont été disposés afin de fournir au public quelques explications.



  L'actuelle maison en ruine abritait une forge au rez-de-chaussée, où l'on confectionnait et réparait les outils de taille, ainsi que des bureaux à l'étage.  Les carriers exploitaient à l'arrière le versant du plateau descendant vers l'Aber Ildut, le long d'un front de taille formant une falaise d'une dizaine de mètres de hauteur.
  Les pierres débitées et taillées sur place sous un hangar étaient ensuite transportées par voie maritime grâce au quai qui fait face à la maison en ruine. De nombreuses gabarres à voiles de la région ont effectué ainsi pendant des années le transport du granite des carrières avoisinantes vers Brest ainsi que vers les ports de Bordeaux, Cherbourg, Le Havre, Rouen, Paris et Dunkerque. Pendant la seule année 1905, on a dénombré 1215 navires dans le port de l'Aber-Ildut, qui ont chargé 45468 tonnes de granite. Cette roche a aussi servi à la construction des quais de Londres. Elle fut un moteur pour toute l'économie locale pendant plusieurs siècles.




Le socle de l'obélisque

  Le granite rose de l'Aber-Ildut a conquis ses lettres de noblesse au XIXe siècle lorsqu'il fut choisi pour confectionner le piédestal de l'obélisque sur la place de la Concorde, à Paris.
Chacun sait que cet obélisque avait été donné à la France en 1829 par le sultan Méhémet Ali, vice-roi d'Egypte à l'époque. C'était un geste de remerciement envers le pays qui, grâce à Champollion, avait permis de déchiffrer les hiéroglyphes et ainsi de faire découvrir au monde entier l'étendue de la civilisation antique égyptienne. En fait ce sont deux obélisques qui furent offerts : ceux qui encadraient l'entrée du temple de Louxor. Comme il n'était pas possible de faire voyager ensemble deux monuments de 23 m de long et de 230 tonnes chacun, Champollion fixa son premier choix sur celui de droite.
L'obélisque, ainsi que son support, furent transportés par la voie maritime jusqu'à Paris. Mais, petit problème, l'ornementation du piédestal qui montrait des babouins en érection fut jugée trop obscène pour figurer sur un monument public...
Tout en destinant l'original au musée du Louvre, on décida donc de remplacer l'ensemble du piédestal. Le choix fut porté sur le granite de Laber, le plus proche dans sa composition du granite d'Assouan.




Panneau explicatif accompagnant la réplique de l'obélisque à Lanildut..
D'après un lavis, non daté, trouvé chez un antiquaire de Honfleur.
Document : Association Tre-Arzh Plouarzel.


  Issus de 5 carrières proches, les éléments du nouveau piédestal, dont le plus gros pesait plus de 100 tonnes, furent chargés dans l'Aber-Ildut. Pour embarquer de tels blocs de roche, la coque du "Luxor" avait été sciée et sur l'estran submergé 2 fois par jour on avait construit un ber de 60 m de longueur.


Kerglonou : L'ancien quai de chargement des pierres. Au fond, le clocher de Lanildut.

  L'inauguration de l'ensemble eut lieu en présence du roi Louis-Philippe, le 25 octobre 1836. Une réplique en réduction de l'obélisque de la Concorde a été dressée en 2015 devant l'arrière-port de Lanildut, en mémoire de cet événement et surtout en hommage à tous les carriers.



Lanildut : réplique au 1/7e de l'obélisque.



   Et le second obélisque, direz-vous ? Il y en avait bien deux qui avaient été donnés à la France ?
   Comme il avait fallu sept ans pour faire ériger le premier à Paris, et aussi par mesure d'économie, il fut décidé de remettre le projet de transport à plus tard...
Puis on l'oublia...
  En 1981, le président Mitterrand rendit officiellement à l'Egypte cet obélisque qui n'avait toujours pas bougé du lieu où il avait été érigé dans l'Antiquité. Bien peu de personnes aujourd'hui savent encore qu'un court moment de son histoire ce monument était devenu français.

Nos remerciements, pour sa collaboration, à M. Louis CHAURIS, professeur d'université et co-auteur de la carte géologique de la Bretagne, ainsi qu'à M. Jean-Claude JEZEKEL, président de l'association "Tro Arzh" de Plouarzel pour son aide et la fourniture de documents.


-1- Granite ou granit ?
Ces deux orthographes ne désignent pas la même chose :
"Granite" est l'appellation des géologues pour une roche magmatique très dure caractérisée par ses cristaux de quartz, de feldspath et de mica.
"Granit" est un terme plus général employé par les professionnels, carriers et marbriers, pour désigner toute roche dure, pas forcément magmatique. Ainsi le "granit des Ardennes" est un calcaire. Un plan de travail en granit n'a donc pas obligatoirement été taillé dans du granite.

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EN SAVOIR PLUS


Louis CHAURIS : Courrier du Léon / Progrès de Cornouaille des 8 et 15 juillet, 5, 19 et 26 août, 16 septembre, 21 octobre, 11 et 18 novembre, 2 et 9 décembre 1995 et 6 janvier 1996.

Louis CHAURIS :"Les carrières et le quai de chargement du granit rose de l"Aber-Ildut", Les Cahiers de l'Iroise, n°150, 1991, p 69-78.

Louis CHAURIS et Bernard HALLEGOUET : Carte géologique au 1/50000e, feuille Plouarzel - Ile d'Ouessant, Ed. BRGM, Orléans,1994.

On pourra aussi se procurer à la médiathèque de Plouarzel une très intéressante étude sur les carrières de l'Aber-Ildut, réalisée par le groupe de recherche et d'histoire locale "Plouarzel Tud Ha Bro". Ce document très complet, de 172 pages, ne s'intéresse pas seulement à "Chanter Braz", la carrière de Kerglonou, mais à l'exploitation du granite sur les deux rives de l'Aber-Ildut : particuliarités géologiques, lieux et moyens d'extraction, travail et outillage des carriers, utilisation de la pierre et moyens de transport. Abondamment illustré, c'est un document incontournable qui ressuscite tout un secteur oublié de l'économie locale.


Ed. Tre Arzh 1995




Martial Caroff et Bernard Le Gall
BRGM éditions et Editions Apogée, 2013.